Quand au-delà des mots la pensée se propage
Elle invente un langage où le silence est roi
Sans crier gare et sans faire de battage
De regard en silence elle dicte sa foi
La voilà qui s’immisce dans le cœur du manant
Elle le glorifiera de la grandeur d’un maître
Quand la pensée a peur en oubliant le tant
Celui qu’on encensa, elle en fera un traître
La pensée sait choisir la tempête de la parole
Elle se taira bien sûr pour cacher son action
Et de l’absence de bruit elle tiendra son rôle
Elle sait que c’est le mieux pour la révolution
Si la pensée préfère se donner réflexion
C’est qu’elle voit qu’il y a dans la prison du crâne
Le confort de se taire et de dire rions
Quand il faut faire place, laissons braire les ânes
Pour envahir du doute, elle se fait fugitive
Celui qu’elle poursuit sur un chemin sans fin
Harcelant de ses mots afin qu’on la ravive
Elle lui fera perdre le sens de son latin
La pensée est tenace, elle habite votre âme
Jamais elle ne fera au jugement de soi
La moindre concession si vous êtes infâmes
Personne ne saura qu’elle condamna le moi
Elle sera toujours au seuil de la conscience
Vous accablant sans cesse du poids de vos remords
N’espérez jamais d’elle la moindre délivrance
Mourra-t-elle vraiment le jour de notre mort ?
Décembre 2023
Ce poème sur la pensée est vraiment complexe et déconcertant.
Pour moi qui ai suivi ton œuvre et analysé plusieurs de tes publications, c’est une surprise.
Jusqu’ici j’avais noté ta méfiance vis-à-vis des mots, et bien sûr je la comprends, moi qui aime tant les mots aussi.
Les mots peuvent être source de tant de malentendus, peuvent être mal compris, mal interprétés, mal reçus. Ils s’opposent au silence, qui a bien des vertus.
Mais dans ce poème, ta méfiance (celle du poète) est dirigée vers la pensée, qui occupe toute la place (le terme apparaît 5 fois, est repris 15 fois par le pronom ‘elle’ et 3 fois par le déterminant ‘la’).
La pensée est accusée de façon implacable, sans un mot pour la défendre.
Elle est obsédante et envahit jusqu’au cœur, jusqu’à l’âme :
-elle dicte sa foi
-elle s’immisce
-elle en fera un traître (du manant qu’elle glorifia)
-elle se tait de façon sournoise
-elle harcèle
-elle fait perdre son latin à celui qu’elle poursuit
-elle est tenace
-elle condamne le moi
-elle accable
-elle emprisonne
-ne permet pas la moindre délivrance
Sacré réquisitoire !
Il m’a fallu plusieurs lectures pour y voir ce sens, tant j’étais déconcertée, car à première vue, j’aurais accordé à la pensée des lettres de noblesse, et j’aurais pensé que pour toi qui passes une grande partie de ta vie à réfléchir, il en aurait été de même.
On pourrait prendre le contrepied de tes phrases aussi :
-la pensée emprisonne : elle libère
-elle fait perdre son latin : elle permet de trouver de l’ordre dans le chaos intérieur
-elle accable : elle réconforte
-elle fait du manant un traître : elle grandit l’être humain.
La dernière strophe, comme souvent dans tes poèmes, est implacable : la pensée omniprésente accable du poids des remords. Et dernier clou pour fermer le cercueil : le mot final est « mort ».
Avec un tout petit espoir sous forme de point d’interrogation.
Comme toujours je me heurte au mystère de la création, comme une mouche qui sans relâche se cogne dans une vitre qu’elle aimerait traverser.
Comment, pourquoi, ces mots te sont-ils venus ?
D’un autre je penserais qu’il rejette la pensée par déception de la pauvreté de la sienne.
Mais toi, tu t’es construit par une pensée autonome, avec le souci de rester libre de toute influence.
Alors d’où vient cette méfiance ?
La création poétique me fascine depuis longtemps, tu le sais.
J’ai toujours aimé entrer dans un texte, le décortiquer, y trouver un sens plus ou moins caché.
J’aurais aimé discuter de leur inspiration avec Eluard, Apollinaire, Rimbaud, Guillevic, Tardieu, et d’autres.
Je considère comme un cadeau de pouvoir toucher du doigt (avec hésitation) ta création à toi.
Et je te remercie pour cela.

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