Pourquoi
parler aux yeux quand les cœurs sont aveugles ?
Comment ne
pas se taire et enfin s'écrier
Comme le
font les veaux et les vaches qui beuglent
De trop
avoir brouté de trop loin dans le près ?
Si je ne
suis pas lu j'aurai tenté d'écrire
Pour parler
aux vivants de leur bien triste sort.
Il fallait
bien quelqu'un pour oser le leur dire,
Leur vie ne
vaudra rien si ils sont déjà morts,
Morts de ne
pas avoir vu ce qui plus nous importe;
Morts de
n'avoir pas lu le néant dans les mots
Qui
s'effacent aujourd'hui en refermant la porte
Sur le cœur
et l'amour puisque plus rien ne vaut.
Il n'y a
point de lecture quand les yeux se referment
Devant une
évidence qui viole le regard.
Seul le
silence peut écorcher l'épiderme
Lorsque
chacun est sourd alors qu'il est trop tard.
Bien sûr
comme toujours mes mots iront se perdre
Dans cette
indifférence que l'on nomme néant :
Néant dans
le regard et insultes acerbes
Pour
qualifier celui qui n'est pas un géant.
Ils sont
bien peu de choses ces mots pusillanimes
Qui se
prennent au sérieux d'espérer un lecteur
Et pourtant
il le faut au delà de la rime
Attendre
chez autrui qu'il combatte la peur
Il me reste
trois vers pour finir ce poème
Alors
pardonnez-moi de n'être qu'un vecteur
Du message
des yeux qui veulent dire qu'ils aiment
En regardant
ailleurs dans l'océan des pleurs.
JPE -10 mars 2023
(Tableau de Van Gogh)
Tentative d'explication de texte:
Le poème dit d’emblée son sujet : c’est le questionnement, et le
premier mot est pourquoi ».
On est prévenu, c’est un poème qui questionne, comme très souvent chez
JPE.
Dès la première lecture, on est frappé par l’occurrence du champ
sémantique qui se rapporte au regard (yeux x 3, regard x2, vu, aveugles,
regardant = 8 occurrences).
Le deuxième champ lexical qui apparait est celui du dire, sous toutes ses formes :(mots x 3, s’écrier- beugler-
écrire –lu – lecture- lecteur –poème : 10 occurrences).
Le 3ème champ lexical est celui du silence, thème souvent
présent chez JPE : se taire, silence, sourd.
Si l’on s’en tient à un strict comptage des occurrences, on s’aperçoit
que le dire est plus important que le
silence, mais que le regard compte
autant que le dire.
On peut voir dans ce poème le dilemme du poète en général et celui de
JPE en particulier : ce besoin de dire ce qu’il voit, qui s’oppose au silence
qui le tente aussi, parce que « tout ce qui se rapproche du silence n’est
pas loin de la vérité ».
Lorsqu’on regarde plus attentivement les mots utilisés, et que l’on
tente de remplir deux colonnes qui opposent le négatif et le positif, il
ressort de façon évidente que le négatif domine, confirmant le ressenti de la
première lecture.
J’ai noté 18 mots et expressions dans la première colonne et seulement
6 dans la deuxième.
Les mots à connotation négative remplissent toute la gamme du
négatif :
-indifférence, effacer, refermer, se refermer, se perdre (registre du
négatif quotidien non menaçant)
-insultes acerbes, peur, rien ne vaut, triste sort (négatif accentué )
-écorcher, violer, pleurs (violence)
-mort (3 x ), néant (3 x) trop tard (négativité absolue)
L’enchevêtrement des mots qui fait partie du style de JPE, empêche de
voir de suite toute la violence dans ses mots, ou peut-être est-ce selon humeur
et lecture.
On peut se laisser berner par quelques mots positifs : espérer,
cœur (2 x), amour.
Trois mots laissent entrevoir un sursaut pour ne pas sombrer dans le
néant : et pourtant (mots tellement porteurs d’espoir !), attendre et
combattre.
On peut y ajouter « poème » et « vecteur ».
Ce poème dense qui nous écorche le cœur contient malgré tout une lueur
d’espoir : les poèmes sont des vecteurs, qui nous disent que combattre est
possible et que le néant n’est pas inéluctable.
Je ne saurais dire si JPE s un « grand » auteur, mais il est
indéniablement un auteur.
Si le poème n’était pas d’une grande densité et porteur de sens, je n’aurais
pu en faire l’analyse.
Une analyse ne peut se faire que s'il y a du sens, et un peu de complexité.
Certes, il nécessite davantage qu’une lecture superficielle, mais c’est
justement ce que j’ai aimé.
VMH
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