lundi 7 octobre 2024

Question que l'on se pose


 
Pourquoi parler aux yeux quand les cœurs sont aveugles ?
Comment ne pas se taire et enfin s'écrier
Comme le font les veaux et les vaches qui beuglent
De trop avoir brouté de trop loin dans le près ?
  
Si je ne suis pas lu j'aurai tenté d'écrire
Pour parler aux vivants de leur bien triste sort.
Il fallait bien quelqu'un pour oser le leur dire,
Leur vie ne vaudra rien si ils sont déjà morts,

Morts de ne pas avoir vu ce qui plus nous importe;

Morts de n'avoir pas lu le néant dans les mots
Qui s'effacent aujourd'hui en refermant la porte
Sur le cœur et l'amour puisque plus rien ne vaut.

Il n'y a point de lecture quand les yeux se referment

Devant une évidence qui viole le regard.
Seul le silence peut écorcher l'épiderme
Lorsque chacun est sourd alors qu'il est trop tard.

Bien sûr comme toujours mes mots iront se perdre

Dans cette indifférence que l'on nomme néant :
Néant dans le regard et insultes acerbes
Pour qualifier celui qui n'est pas un géant.

Ils sont bien peu de choses ces mots pusillanimes

Qui se prennent au sérieux d'espérer un lecteur
Et pourtant il le faut au delà de la rime
Attendre chez autrui qu'il combatte la peur

Il me reste trois vers pour finir ce poème

Alors pardonnez-moi de n'être qu'un vecteur
Du message des yeux qui veulent dire qu'ils aiment
En regardant ailleurs dans l'océan des pleurs.

JPE -10 mars 2023

(Tableau de Van Gogh)

 

Tentative d'explication de texte:

Le poème dit d’emblée son sujet : c’est le questionnement, et le premier mot est pourquoi ».
On est prévenu, c’est un poème qui questionne, comme très souvent chez JPE.

 Dès la première lecture, on est frappé par l’occurrence du champ sémantique qui se rapporte au regard (yeux x 3, regard x2, vu, aveugles, regardant = 8 occurrences).

Le deuxième champ lexical qui apparait est celui du dire, sous toutes ses formes :(mots x 3, s’écrier- beugler-  écrire –lu – lecture- lecteur –poème : 10 occurrences).
Le 3ème champ lexical est celui du silence, thème souvent présent chez JPE : se taire, silence, sourd.

 Si l’on s’en tient à un strict comptage des occurrences, on s’aperçoit que le dire est plus important que le silence, mais que le regard compte autant que le dire.

On peut voir dans ce poème le dilemme du poète en général et celui de JPE en particulier : ce besoin de dire ce qu’il voit, qui s’oppose au silence qui le tente aussi, parce que « tout ce qui se rapproche du silence n’est pas loin de la vérité ».

Lorsqu’on regarde plus attentivement les mots utilisés, et que l’on tente de remplir deux colonnes qui opposent le négatif et le positif, il ressort de façon évidente que le négatif domine, confirmant le ressenti de la première lecture.

J’ai noté 18 mots et expressions dans la première colonne et seulement 6 dans la deuxième.

Les mots à connotation négative remplissent toute la gamme du négatif :
-indifférence, effacer, refermer, se refermer, se perdre (registre du négatif quotidien non menaçant)
-insultes acerbes, peur, rien ne vaut, triste sort (négatif accentué )
-écorcher, violer, pleurs (violence)
-mort (3 x ), néant (3 x) trop tard (négativité absolue)

 

L’enchevêtrement des mots qui fait partie du style de JPE, empêche de voir de suite toute la violence dans ses mots, ou peut-être est-ce selon humeur et lecture.
On peut se laisser berner par quelques mots positifs : espérer, cœur (2 x), amour.
Trois mots laissent entrevoir un sursaut pour ne pas sombrer dans le néant : et pourtant (mots tellement porteurs d’espoir !), attendre et combattre.
On peut y ajouter « poème » et « vecteur ».

 Ce poème dense qui nous écorche le cœur contient malgré tout une lueur d’espoir : les poèmes sont des vecteurs, qui nous disent que combattre est possible et que le néant n’est pas inéluctable.

Je ne saurais dire si JPE s un « grand » auteur, mais il est indéniablement un auteur.
Si le poème n’était pas d’une grande densité et porteur de sens, je n’aurais pu en faire l’analyse.
Une analyse ne peut se faire que s'il y a du sens, et un peu de complexité.
Certes, il nécessite davantage qu’une lecture superficielle, mais c’est justement ce que j’ai aimé.

VMH

 

 

 

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L'auteur

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