vendredi 4 juillet 2025

La courbe de tes phrases


  Mise en musique
 
Sur cet écran si tiède, royaume des désirs feints
Chacun soigne sa pose, en langue bien domptée.
La phrase est un corset, la rime une fierté,
Et le style fait foi, plus que tous les refrains.
 
La belle aux mots choisis peaufine son lexique
Ses voyelles sont parfumées, ses sons, éclairs voilés.
Elle glisse un soupir dans un vers affûté,
Et s’offre en enjambées plutôt qu’en robe antique.
 
Le galant, front penché sur son clavier blafard,
Sort l’ellipse feutrée et la clause amoureuse.
Il flatte avec prudence, en syntaxe heureuse,
Et bande un subjonctif pour frapper au hasard.
 
Ils jouent de l’épithète en d’étranges caresses,
Ses accents circonflexes distribuent des yeux doux
 l s’approche en tercet, elle esquive en dessous,
Les guillemets s’éclatent en bulles de tendresse.
 
Les points sont des soupirs, les virgules des mains,
Le verbe un corps tendu, le rythme une cadence.
On se frôle en figures, on mime l’indolence,
Et l’on s’aime en pixels, sans croiser les chemins.
 
Mais l’amour sans regard n’est qu’un bal d’illusions,
Un bal où l’on parade en beautés syntaxiques,
On désire un écho, des ivresses graphiques,
Et l’on meurt d’être lu, plus qu’en toute passion.

 4 juillet 2025

 

Explication de texte 

Le deuxième titre « la courbe de tes mots » est un titre parfait.
« Le charme des belles lettres », premier titre, était joli, mais plus banal, moins évocateur.« La courbe de tes mots » rappelle le titre d’un beau poème d’amour de Paul Eluard « la courbe des tes yeux »,  et résume bien le contenu : le mot « courbe » évoque la chair dans ce qu’elle a de plus beau, et l’expression « tes mots » annonce l’aspect littéraire.

Le paradoxe qui apparaît d’emblée est le suivant : d’un côté le texte dit que les mots ne sont qu’illusion et loin de la vie incarnée, de l’autre les mots du poème expriment une grande sensualité ce qui ramène justement à la vie incarnée, à la chair et à ses plaisirs.

Le poème est composé de six strophes :

 la première plante le décor (l’écran)

la deuxième décrit la femme,

la troisième est consacrée à l’homme,

les strophes 4 et 5 décrivent le jeu syntaxique comme mime du jeu amoureux,

la dernière strophe ramène à la réalité et décrit, si j’ose dire, la débandade.

 

La première strophe confirme qu’il s’agit d’un jeu de séduction par les mots et annonce aussi la fin du poème par l’adjectif « feints » qui parle de fausseté du désir exprimé.
Mais déjà l’auteur installe les protagonistes par le mot « pose » (là où prose eût été plus logique) et quelques mots polysémiques installent le trouble : le corset, la langue bien domptée.
 
La 2ème strophe est consacrée à la belle, à sa façon d’écrire. Les mots sont choisis à dessein pour confirmer le trouble déjà annoncé : les voyelles sont parfumées, les sons voilés, on glisse des soupirs et on s’offre en enjambées (enjambées est du langage de la versification mais prend ici un sens franchement érotique).
La belle peaufine son lexique : même si le verbe « peaufiner » est tout à fait approprié ici, on lit (ou on entend) quand même aussi « peau fine ».

 La 3ème strophe, consacrée au galant, est moins franchement érotique, mais l’ellipse feutrée frôle joliment le lecteur. Et le dernier vers « Il bande un subjonctif » ne nécessite aucune explication.

 La 4ème et la 5ème strophe décrivent un acte amoureux à travers les mots, il ne faut pas être professeur de français pour le comprendre, mais peut-être qu’un professeur de lettres trouvera cela  particulièrement jubilatoire.

De caresses en soupirs, de jeux de mains en corps tendu, le rythme s’accélère et on n’est pas loin de l’orgasme (sur ce point, les deux derniers vers de la strophe 5 sont un peu décevants, on s’attendait à davantage, mais le subjonctif ayant déjà été bandé plus haut, on se retrouve dans une sorte d’indolence un peu mollassonne, si vous permettez).

 La dernière strophe annonce un retour à la réalité par le mot « mais », qui vient contredire les 5 strophes précédentes. Ces jeux syntaxiques ne sont qu’un bal d’illusions, une parade.Pire encore : on meurt d’être lu.
Cette phrase peut s’interpréter de diverses façons, mais le verbe « mourir » est très fort quelle que soit l’interprétation.

En conclusion, pour l’auteur les jeux de séduction syntaxique ne sont qu’une illusion, qui ne débouche sur rien d’incarné, ou pire, sur la mort (la mort du désir ?).

Comme dans beaucoup de ses textes l’auteur a habilement tissé les mots dans une trame serrée, comme pour les cacher derrière des voiles de pudeur.
Mais ils ne peuvent se cacher totalement, ils éclatent littéralement de sensualité.

 Si l’on prend les mots évocateurs de sensualité à la file sans les relier, on arrive à une sorte de texte intéressant ou plutôt, disons le, franchement érotique.

"Tièdes les désirs, la pose, la langue domptée, le corset,  la peau fine, parfumée, les voiles, un soupir, enjambée, en robe antique
L’ellipse feutrée, amoureuse, la prudence, il bande
D’étranges caresses, les yeux doux, il s’approche, elle esquive, en dessous
Ils s’éclatent
Des soupirs, des mains, un corps tendu, le rythme, la cadence,
On se frôle, on s’aime en pixels, On désire l’ivresse."

 La virtuosité du poète est si grande à décrire ces jeux que l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il les a forcément pratiqués pour si bien les décrire.

 

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L'auteur

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