Il était une fois, près d’une modeste masure, nichée au cœur d’une verte vallée, un chêne majestueux. Cet arbre, dont les racines plongeaient profondément sous terre, en avait vu défiler des époques et changements de temps. Les bûches qui crépitaient dans la noirceur de l’âtre de la petite maison, étaient ce qu’autrefois fut le roi des forêts . Les flammes qui dansaient consumaient les membres de ses branches.
Par ses flammes dansantes, les vestiges du chêne se remémoraient aussi les jours lointains quand les voitures tirées par des chevaux fringants traversaient la campagne, créant des tourbillons de poussière sur les chemins de terre.
Quelques années plus tard il avait vu apparaître les premières locomotives, qui crachaient leur fumée noire, essoufflées par la peine de tirer les lourds wagons de trains interminables.
On reléguait alors le cheval au rôle de loisirs, mais lui le végétal était reconnaissant à ces fiers animaux. En effet c’était à l’un d’entre eux qu’il devait sa naissance, quand le hasard voulut que la graine de sa vie fut enfoncée sous terre par le sabot équestre du plus heureux des hasards.
L’arbre encore fier de sa tendre jeunesse vit apparaître plus tard ces engins aussi drôles que pétaradants. C’était les premiers temps du siècle des bagnoles qui fut identifié sous le numéro 20.
Le compagnon de route du roseau des rivières fut aussi intrigué par la magie qui fit que ces machines bizarres se déplaçaient sans secours apparent. Il avait observé ces véhicules étranges qui trimbalaient les mioches et les grands sous le soleil de plomb des années d’espérance.
Il avait entendu les grondements sourds des canons assassins et vu partir bien des hommes vers ce front misérable que l’on nomme frontières. Beaucoup ne revinrent pas et il en fut bien triste.
Enfin la paix fut là, porteuse d’espérance, amenant avec elle son cortège de rires. Se jouait alors la symphonie magique du bonheur renaissant. Le chêne était heureux de voir qu’à l’abri de son ombre s’égayaient tous ces bambins courant vers la vie et les promesses du vent. Les familles venaient sur son parterre de feuilles partager les repas des chaudes fins d’été, les moissons accomplies.
Bien des années après, le chêne sentit l’énergie palpitante de l’humanité se tourner vers de nouvelles frontières, lorsque l’humain voulut toucher les étoiles et découvrir les planètes.Les premiers pas de l’homme sur la lune furent un moment magnifique pour l’arbre millénaire.Mais aussi se posa la question qui le taraudait : pourquoi sur l’astre de la nuit n’y avait-il point de chêne, ni herbe, ni oiseau, ni atmosphère, ni fleur ?
Dans ces mêmes années apparurent des écrans magiques ou fenêtres de verre derrière lesquelles se produisaient sous ses branches ébahies les marionnettes d’une autre pièce de théâtre, pantomime intrigante des choses de la vie. Étaient venus les temps de l’invasion numérique.
Le chêne se souvient de ce nouveau mot qu’était « l’ordinateur » : était-ce une nouvelle façon de concevoir les ordres ?
Il avait ressenti l’excitation que suscitèrent chez l’homme les téléphones portables et la connectivité planétaire d’un nouveau mode de vie : celui du virtuel. Mais lui, aurait-il le droit de parler ainsi au peuple des forêts alors que depuis longtemps le vent qui jouait sur ses branches colportait fidèlement les messages du monde végétal ?
Bien des nuages passèrent, occupant son regard au rythme des saisons.
Les longs hivers enchantés de la blancheur des neiges et des étés remplis de myriades d’oiseaux n’étaient plus qu’un lointain souvenir.
Et puis vint le jour fatal où les bûcherons arrivèrent, munis de tronçonneuses bruyantes, pour entamer sa chair et mettre fin au dernier de ses jours, lui le roi de la forêt qui s’était cru éternel.Le feu commençait à s’éteindre dans l’obscurité de la pièce.
Les dernières braises rougeoyaient dans la cheminée et éclairaient le visage de l’homme qui s’était assoupi.Des cendres encore chaudes montaient les dernières pensées de l’arbre qui mourait.La fumée s’élevait au-dessus de la modeste demeure, regagnant le ciel gris de ce mois de décembre.
Les nuages grossissaient de l’âme du vieil arbre.
Quelques gouttes de pluie s’échappèrent, pleurant du chagrin d’un monde qui s’éteint.

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